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"Les Bluebell Girls et moi"

Les premières pages du roman

La veille

 

Des millions, des milliards de fois, Stanicka Djeric avait emprunté ces marches. Des mois, des années qui lui semblaient des siècles, elle avait escaladé ces étages. Après avoir rangé ses affaires de couture, elle en attaqua la montée. Ce soir, elle était en poste au sous-sol dans la loge des danseuses Nues. En binôme avec sa jeune collègue, Manuela Ziegler qui, prête plus rapidement, l’a précéda dans les escaliers.

— Magne-toi, Stan, sinon on n’y arrivera jamais…

Ce qui aussitôt rendit Stanicka bougon.

— Je ne peux pas. Je suis à mon maximum, là,  marmonna –t-elle en stoppant sa progression pour reprendre sa respiration. Éternelle rebelle dans l’âme malgré ses soixante ans, Stanicka préférait ne pas s’ennuyer avec les notions d’effort en général, et celles à propos de son apparence en particulier. Elle était brute de décoffrage avec le ton qui allait avec.

— Si jamais les taxis partent sans nous, je te préviens, j’en tue un, bougonna-t-elle  en reprenant son ascension. Du palier au niveau de la loge du centre où elle l’attendait, Manuela éclata de rire.

— Mais comment ferais-tu ?

— Avec les dents.

— Tu marquerais ton départ à la retraite d’un profond souvenir, dis-moi...

— Et pousse-toi un peu ou avance, tu me bouches le passage, là.

— Ce n’est pas parce que tu es de mauvais poil que tu dois t’en prendre à moi. D’un saut sur le côté, Manuela s’esquiva, contrariée. Allez accélère, on est déjà en retard.

Les traits du visage crispés par une ancienne douleur qui se réveillait dans son genou droit, Stanicka stoppa de nouveau sa progression.

— Mais qu’est-ce que tu as à la fin ? lui fit remarquer Manuela.

Une mèche grise figée dans les airs, la vieille femme, d’un bloc lui fit face.

— Non mais tu les a vus ce soir ?

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ben, justement rien.

— Comment ça rien ?

— Aucun d’eux n’est venu me voir, ne m’a embrassée, ne m’a saluée. Personne de la direction n’a jugé bon de se fendre d’un mot à mon intention. Tous des chiens.

— Allez, arrête de te ruiner le moral. Le centre est déjà fermé, on va passer par la scène, ça nous raccourcira… proposa Manuela en tentant de l’entraîner vers la droite.

— Tu n’as rien à déposer à la couture ?

— Non, pas ce soir, et comme toi non plus, viens.

Immobilisée près du miroir installé dans le coude du couloir qui menait au côté cour-scène, Stanicka s’arrêta de nouveau pour souligner. De mauvaise foi.

— Passer par la scène n’a jamais été plus court, tu le sais ?

Manuela perdit patience.

— Mais ce que tu peux être obtuse parfois.

Lassée de l’attendre, en quelques pas, celle-ci traversa le plateau. Et avant de disparaitre derrière les pendrillons, lança une dernière fois :

— Alors tu arrives, oui ? à l’intention d’une Stanicka qui, moue butée et pieds trainants, maugréa :

— Ça va, il n’y a pas le feu au lac, non plus.

 

Au milieu de son parcours dans la demi-pénombre, Stanicka s’arrêta en constatant que le rideau en velours rouge était ouvert sur la salle plongée dans le noir. Cela ne faisait pas partie du protocole de fermeture. Elle n’était qu’une habilleuse mais elle savait depuis toujours que tous les soirs avant de partir, le rideau était tiré. Lui revint en mémoire l’époque du vieux Renzo Maniscalo, durant laquelle la direction, moins tatillonne qu’aujourd’hui, permettait aux employés de rester. Après deux heures et demie du matin, les techniciens installaient un filet en travers de la scène. Ils organisaient des tournois de tennis. D’autres apportaient à manger et à boire. Pour peu que l’un d’eux mette la main sur la sono, c’était la fête jusqu’aux premières lueurs du matin. Mais il y avait eu des dérapages, trop d’alcool, un certain nombre de dégradations matérielles.

 

Depuis, le vigile de service veillait à ce que tout le monde soit dehors à la fin du dernier tableau. Dans le calme de l’après-spectacle, Stanicka respira l’ambiance de ces lieux chargés de souvenirs. Et s’octroya le droit de traîner un peu. Elle repensa à son premier jour de travail, il y avait bien longtemps. Elle se dit que cela n’avait pas été un si mauvais choix. Par jeu, par plaisir, elle aimait râler. Mais avec des hauts et des bas, elle avait été heureuse ici.

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, deux maçons enrichis, Jean et Joseph Maniscalo, rachetèrent un établissement très en vogue, « La plage de Paris ». En hommage à leur terre natale, ils lui donnèrent le nom de la formation géologique sableuse et allongée qui ferme la lagune de Venise. Ainsi, le 20 juin 1946, le  Lido était né et inaugura une formule diner-spectacle qui sera copiée dans le monde entier. Par la suite, ils en ouvrirent un second à Las Vegas et déménagèrent celui des Champs-Élysées un peu plus haut sur l’avenue, dans un espace approprié pour faire face au succès. Soit six-mille mètres carrés de surface avec une salle panoramique de mille-cent-cinquante places, sans poutres et sur deux niveaux.

D’un coup d’œil aux alentours, Stanicka s’assura qu’elle était seule. Elle ne regrettait plus son détour. Ses pas prirent le rythme d’une valse, la seule danse qu’elle connaissait. Un, deux, trois, elle ne reviendrait pas. Un, deux, trois, c’était sa dernière fois. Un, deux trois, c’était la vie, c’était comme ça. Un, deux, clac. Le manteau en vadrouille, le rose aux joues et un pied statufié dans son dernier mouvement, sans comprendre, Stanicka fut prisonnière dans un halo de lumière. Aveuglée, elle se répéta en boucle : mais qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’un court-circuit dans le réseau informatique aurait provoqué la mise en route de l’une des poursuites de face ? Est-ce que quelqu’un là-haut en régie aurait oublié de l’éteindre après son service ? Les éclairagistes devaient être déjà loin à cette heure, non ? Quand soudain du noir béant de la salle rugit des applaudissements et des cris qui accentuèrent sa stupeur. La lumière revint. Entourée d’une foule qu’elle eut toutes les peines à identifier, Stanicka se constitua une attitude convenable.

 

Les artistes, les techniciens, les habilleuses, ceux des cuisines et de l’accueil, tout le monde était là en train de scander son prénom. Une ombre se détacha de la masse et s’avança vers elle pour lui serrer la main. En papillonnant des paupières, elle lui rendit son salut sans parvenir à le reconnaître. Mais qui c’est celui-là encore ? Le jeune homme l’entraîna côté jardin où elle put mieux voir son visage. Paul. C’était le petit Paul.

En 1977, satisfaits d’avoir réussi leur pari, les « maestri » Maniscalo passèrent la main à Renzo, fils de Joseph. Et depuis six ans, à leur tour, Paul et son frère aîné, Jacques, dit aussi le grand Jacques, se partageaient l’empire légué par leur père. À sa mort, Renzo crut bon d’associer ses enfants dans son testament. Pas de partage, pas de règles à suivre. Renzo Maniscalo avait exigé que ses fils soient ses légataires à parts égales. À eux de s’arranger pour travailler ensemble. Dans une volonté de ne pas privilégier l’un plus que l’autre, le patriarche avait sans doute pensé bien faire. Mais une guerre ouverte n’avait pas tardé à se  déclarer entre les deux frères. Dans une manœuvre procédurière, le grand Jacques réussit à faire main basse sur l’autre cabaret. Celui au nord de Paris, dont la fréquentation avait quadruplé suite à la sortie d’un célèbre film américain qui évoquait la vie amoureuse des artistes en coulisse. Oubliés la fraternité familiale, les souvenirs liés à leur enfance, sans état d’âme, le grand Jacques avait laissé le soin à petit Paul de gérer le Lido avec son déficit et sa cohorte de dettes. 

Derrière les pendrillons côté jardin, Stanicka, guidée par Paul, découvrit une longue table recouverte d’une nappe en papier blanc. Tandis que sous les ordres de Santina-chef, une poignée d’habilleuses s’activèrent pour remplir de champagne une multitude de coupes en plastique. En souriant, Paul Maniscalo lui en proposa une.

 

— On pourra dire qu’on vous a bien eue, Madame Stanicka ?

 

Sans attendre sa réponse, Paul se tourna vers la foule qui les avait rejoints et réclama le silence. Petit toussotement dans le poing de sa main. À l’inverse de Jacques, il n’avait jamais été un grand orateur.

Le cadet des Maniscalo se sentait plus à l’aise derrière un écran d’ordinateur ou dans l’intimité de son bureau. Si cela ne tenait qu’à lui, il communiquerait avec ses employés que par mémos et par notes de service. Mais une menace l’avait convaincu de sortir de sa réserve. Une menace encore sourde qui prenait sa source là-bas, au nord de Paris. Dans les dernières semaines écoulées, Paul avait noté que la fréquence des visites de son aîné s’était accélérée. Sans même prendre la peine de s’annoncer ou de s’inventer un prétexte, Jacques réclamait une des meilleures tables, accompagné d’une nuée d’amis parasites qu’il rinçait à l’œil. Plus exactement, aux frais de Paul qui, devant cette soudaine invasion, s’efforçait de rester stoïque en espérant que la dernière lubie de son frère allait très vite lui passer.

 

Mais au fil du temps, le grand Jacques continua à se comporter comme s’il était chez lui. Et Paul ne parvint pas à trouver la réplique diplomatique qui ferait mouche pour l’éloigner. Là-haut dans le nord de Paris, l’entreprise, florissante grâce à la gestion de leur père, engrangeait soir après soir des bénéfices sans avoir à fournir d’effort. Ce qui laissait tout le temps à Jacques de tourner en rond et de venir l’agacer. À l’encontre des habitudes de la maison, ce soir, Paul avait autorisé et même contribué à l’organisation du pot de départ en retraite de l’une de leurs plus anciennes employées. Ce qui lui permettait d’occuper le terrain en dehors de la présence de Jacques. Qui, pour sa part, n’avait jamais été très porté à soigner ses relations avec ceux qu’il s’évertuait à appeler « le petit personnel ». Ce soir, Paul tenait à rappeler, à tous, qui est le vrai boss.  

Extrait du roman "Les Bluebell Girls et moi"

roman, 406 pages

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